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Héritage
Les « îles Fortunées » (les Canaries, ainsi appelées par les Anciens) vivaient sans parler d’elles, perdues aux limites du monde connu, jusqu’au jour où un conquistador français aborda leurs rivages, au début du XVe siècle. Dès lors, ces terres lointaines, entre Afrique et Amérique, allaient lier leur destinée à celle de l’Europe.
Surgies de la mer :
L’archipel des Canaries ne s’est pas formé en une seule fois d’une unique et formidable éruption volcanique, mais à la suite de séismes qui se sont succédés durant environ 18 millions d’années. Les îles les plus anciennes appartiennent au groupe oriental : Lanzarote et Fuerteventura (16 à 20 millions d’années), suivi de la Grande Canarie (13 à 14 millions d’années). Les Canaries occidentales sont nées plus tard : Tenerife et La Gomera (8 à 10 millions d’années), puis La Palma et El Hierro (2 à 3 millions d’années).
Les " îles Fortunées "
Leur existence est attestée depuis la plus haute Antiquité, bien avant l’arrivée des premiers conquistadors. A la recherche d’argent, d’étain et de pourpre, les Phéniciens semblent avoir été les premiers étrangers à toucher l’archipel (vers 1000 av. J.-C.) ; suivis, quelques siècles plus tard, par les Egyptiens sous Néchao II (VIIe s. av. J.-C.), puis par des navigateurs carthaginois et romains.
L’archipel est bien vite auréolé de mythes et de légendes. Considérées par Hésiode comme la limite du monde connu, les îles que les Anciens appellent les « Fortunées » passent pour être le lieu d’élection des héros et des guerriers morts. Plus tard, Platon y situe l’Atlantide. Au Ier s. de notre ère, Pline l’ancien cite deux îles : Canaria, ainsi nommé parce qu’un grand nombre de chiens (canis en latin) vivent à la Grande Canarie, selon la légende, et l’« île Pourpre » (Fuerteventura), aux rivages peuplés de baleines. Le géographe Ptolémée, au IIe s. apr. J.-C., fait passer le méridien 0, c’est-à-dire là où la Terre s’achève, à l’extrémité occidentale de l’île d’El Hierro, à la Punta de Orchilla. L’archipel tombe ensuite dans l’oubli jusqu’au Moyen Âge.
Les premiers Canariens
Les îles Canaries sont déjà peuplées vers 3000 av. J.-C. Des vestiges et des ossements datant de l’époque préhistorique laissent penser que l’immigration s’est faite en deux vagues successives, par l’arrivée d’hommes de Cro-Magnon d’abord, puis par la venue de Berbères d’Afrique du Nord au cours du Ier millénaire av. J.-C.

Ces sont les descendants de ces derniers, vivant alors encore à l’âge de la pierre, que les explorateurs génois et portugais rencontrèrent vers la fin du XIIIe siècle. Ces marins donnèrent aux indigènes le nom générique de « Guanches », terme désignant à l’origine les seuls « fils de Chinet » (de gwan chin, les enfants du grand volcan), c’est-à-dire les habitants de Tenerife.
Des explorations aux conquêtes :
Les premiers explorateurs du Moyen Âge, dont le Génois Lancelotto Malocello (Lancelot de Malvoisel), qui aborde à Lanzarote en 1312 et lui lègue son nom, se bornent à croiser dans les eaux canariennes, sans tenter de coloniser les îles. Au milieu du XIVe siècle, les expéditions, qui se heurtent déjà à l’hostilité des Guanches, sont des opérations de reconnaissance. Tout le monde s’accorde à penser que les Canaries sont improductives, sauf peut-être la Grande Canarie et Tenerife, mais ces dernières sont trop peuplées pour qu’on puisse espérer s’y installer durablement. La conquête n’est donc pas à l’ordre du jour. Si Luìs de La Cerda, fils naturel du roi d’Espagne Alphonse de Castille, est nommé « gouverneur de tous les territoires à conquérir » par le pape Clément VI, il n’entreprend aucune tentative pour investir l’archipel et son titre reste honorifique. Il ne s’y rend même jamais, tout comme son successeur, le Normand Robert de Bracamonte.
Jean de Béthencourt, le conquistador
Le cousin de ce dernier, Jean de Béthencourt, éprouve au contraire un vif intérêt pour cet archipel. Avec le gentilhomme poitevin Gadifer de La Salle, il entreprend sa conquête en 1402. Le Normand débarque à Lanzarote, avant de s’emparer de Fuerteventura, où il fonde Betancuria. Après cet exploit, ce conquérant, dont l’épouse est originaire de Séville, part de mander du secours à Henri III de Castille, qui lui décerne le titre de « roi des Canaries ». Il évince Gadifer de La Salle, qui lui laisse le champ libre. Béthencourt estime qu’avec l’appui d’une nation puissant il peut faire plier les farouches tribus Guanches des îles voisines, réputées dangereuses parce qu’elles vivent sur des terres escarpées propices à la guérilla. La Castille, dès le début de la conquête, prend ainsi pied en terre canarienne.
Les débuts de la colonisation
A un moment où le Portugal, à la recherche de la route des Indes, aborde à Madère (1419) et accoste toujours plus loin sur le continent africain, la Castille se doit de posséder une tête de pont dans l’Atlantique. La colonisation des îles conquises par Béthencourt est donc entamée d’urgence. Des bateaux appareillent de Séville, leurs cales remplies de cochons et de chèvres, mais aussi de semences pour cultiver les terres et rendre les colons moins dépendants de l’approvisionnement des navires de passage. Parallèlement, des maçons, des menuisiers et des charpentiers sont recrutés pour construire les indispensables forteresses. Elevées sur les côtes, ces places fortes vont permettre de lutter efficacement contre les rebelles Guanches repliés dans les terres et qui n’ont pas encore été convertis de force ou réduits en esclavage.
Espagne et Portugal : les frères ennemis
Au cours du XVe siècle, la situation devient extrêmement confuse, pour ne pas dire inextricable. Maciot de Béthencourt, qui hérite des terres conquises par son oncle n’a pas l’adresse de celui-ci et manque d’argent. Il cherche à vendre l’archipel au plus offrant, d’abord à la Castille, puis à l’ennemi mortel de celle-ci, le Portugal. Les deux parties revendiquent chacune un droit sur les Canaries, et livrent bataille au large des côtes. Les plus intrépides des conquistadors, soutenus par l’un ou l’autre camp, tirent alors leur épingle du jeu. L’un d’eux, Hernàn Peraza, parvient à « pacifier » définitivement Lanzarote et Fuerteventura, puis el Hierro et La Gomera en 1440.
En dépit des hauts faits de Peraza et d’autres les îles les plus fertiles – la Grande Canarie, La Palma et Tenerife – sont encore indépendantes. L’intégration effective de l’archipel à la couronne d’Espagne, en 1476, puis l’accord conclu dans la foulée entre le Portugal et la Castille accélèrent considérablement le processus de conquête. En 1478, Juan Rejòn, avec le soutien d’Isabelle la Catholique, soumet la grande Canarie après des batailles acharnées. Un répit d’une vingtaine d’années est accordé aux Guanches de Tenerife et de La Palma, du fait de la crise que connaît la Castille à la fin du XVe siècle. A peine relevé, celle-ci envoie dans l’archipel Alonso Fernàndez de Lugo, qui parvient à faire plier les farouches guerriers de La Palma (1492-1493), puis, non sans mal, ceux de Tenerife (1494). La conquête a duré près d’un siècle.
Les Canaries et le Nouveau Monde :
Après les massacres, les bains de sang et les déportations, les derniers deviennent les esclaves des colons castillans, catalans, portugais ou flamands qui envahissent les Canaries.
Les hommes du Moyen Âge s’étaient trompés et les Anciens avaient vu juste : les Canaries méritaient bien leur nom d’îles Fortunées. Le vignoble et la très rentable canne à sucre s’y acclimate à merveille, apportant richesse et prospérité aux descendants des premiers conquérants qui s’octroient les terres. L’archipel profite également de sa situation sur la route du Nouveau Monde. Dès 1492, Christophe Colomb s’y arrête, tout comme le feront les navigateurs du siècle suivant. A partir du XVIe siècle, les Canaries – le port de Las Palmas de Gran Canaria en particulier – deviennent aussi l’escale obligée des navires espagnols qui reviennent des Amériques, leurs cales chargées d’or et de bois précieux.
Revers de la médaille, cette richesse suscite la convoitise des pirates qui écument les côtes africaines en se livrant au très lucratif trafic d’esclaves. En 1522, l’un d’eux, Juan Florin, parvient même à s’emparer d’une partie du trésor de Moctezuma envoyé par Cortes à Charles Quint… Face à cette menace, les espagnols élèvent des fortins un peu partout sur les littoraux. Mais cela ne suffit pas. A plusieurs reprises, les opulentes cités canariennes sont pillées et incendiées, notamment Betancuria, capitale de Fuerteventura, en 1539.
Deux siècles en demi-teinte
Mieux que les autres îles, Tenerife fait face à la crise de la canne à sucre, au XVIe siècle, en produisant passivement du vin de Malvoisie, recherché dans toute l’Europe. Alors que la Grande Canarie entame son déclin, elle connaît un nouvel essor économique. En 1610, quand la couronne d’Espagne autorise les Canaries à commercer directement avec le Nouveau Monde, l’aristocratie de La Laguna se montre plus entreprenante que les autorités de Las Palmas. Le port par lequel transitaient les galions des conquistadors au siècle précédent est alors peu à peu délaissé au profit de Santa Cruz de Tenerife.
Au XVIIIe siècle, le fossé entre les îles orientales et les îles occidentales ne cesse de se creuser. Ainsi les producteurs de vin de Tenerife sont-ils les seuls à trouver de nouveaux débouchés après la défection de l’Angleterre. Les canariens émigrent alors massivement vers les colonies espagnoles du Nouveau Monde. En 1730-1736, un grand séisme secoue l’île de Lanzarote, et les sinistrés viennent encore grossir les rangs des candidats au « grand saut » outre-Atlantique. Quant à la Grande Canarie, après l’installation à Tenerife de la Capitainerie générale, la plus haute autorité de l’archipel, elle ne pense plus qu’à maintenir les symboles de son ancienne suprématie, le tribunal de l’Inquisition et l’évêché.
Le temps des juntes
Les Canaries entre indirectement dans la tourmente de la Révolution française et des guerres napoléoniennes. En 1797, l’amiral Nelson assiège l’opulente Santa Cruz, mais il est défait et abandonne tout espoir de s’emparer de Tenerife ; c’est au cours de cette bataille qu’un boulet lui emporte le bras.
En 1808, Napoléon place son frère Joseph sur le trône d’Espagne, évince ainsi les Bourbons et déclenche en Espagne une révolte qui s’étend jusqu’aux Canaries. Comme sur le continent, deux juntes, décidées à lutter contre le joug français, se forment, l’une à tenerife et l’autre à la grande Canarie. Leurs velléités séparatistes sont bien vite déçues. Rapidement dissoutes, elles se réforment vers le milieu du XIXe siècle, toujours à tenerife et à la Grande Canarie, non sans accentuer le fossé identitaire entre les deux principales îles de l’archipel.
L’économie en déroute
Les juntes canariennes ne sont pas les seules à profiter d’une Espagne moribonde : les anciennes colonies d’Amérique du Sud proclament leur indépendance, et d’innombrables familles se trouvent privées des subsides que leur envoyaient leurs enfants émigrés.
Les Canaries au XXe siècle :
C’est en 1927 que Tenerife accepte le partage de l’archipel en deux provinces : les Canaries orientales et les Canaries occidentales. Cette décision, tant de fois remise, entérine l’importance croissante de l’île de la grande Canarie et du port de sa capitale Las Palmas de Gran Canaria, revenu au premier plan parce qu’il a mieux su s’adapter à la navigation moderne et au bateaux à vapeur.
Quelques années plus tard, l’avènement de la République fait naître un grand rêve dans l’archipel, celui de l’autonomie face au pouvoir espagnol. Le déclenchement de la guerre civile, en 1936, puis l’établissement de la dictature de Franco renvoie ce projet sine die.
Les Canaries sous la dictature
Après avoir été en quelque sorte le berceau de la guerre civile, les Canaries, sous la dictature, servent à la relégation des opposants du régime. Le Caudillo ne se montre pas ingrat envers cet archipel qui lui a servi de base de conquête. Il lui attribue un régime fiscal particulier et lance un programme gouvernemental d’investissements. Avec cette manne, les autorités, conscientes des risques de la monoculture de la banane, encouragent la production de la tomate, de la pomme de terre et du tabac. L’extension croissante des terres cultivables, grâce à la culture sous serres, ne permet cependant pas à tous les Canariens de travailler – tant s’en faut. Jusqu’à la fin des années 1970, la population de l’archipel dépasse à peine le million d’habitants. L’émigration persiste, et les départs demeurent toujours plus nombreux que les retours.
Retour à la démocratie
En 1975, Franco meurt et Juan Carlos devient roi d’Espagne. Le vent de liberté qui souffle alors sur le continent touche aussi l’archipel. Un groupe de séparatistes, le Mouvement pour l’autodétermination et l’indépendance de l’archipel des Canaries (MPAIAC), lance alors son fuera Godos, « dehors les Goths », nom donné aux espagnols du continent. Deux années durant (de 1976 à 1978), l’archipel est alors secoué par une vague d’attentats dirigés contre les symboles de la métropole, notamment les installations militaires. En 1977, une alerte à la bombe est à l’origine de la terrible collision entre deux avions gros-porteurs sur la piste de l’aéroport de Los Rodeos de Tenerife, faisant près de 600 victimes.
Une réponse musclée et la promulgation de la Constitution espagnole en 1978 calment définitivement le jeu. En 1982, l’archipel se voit accorder un Parlement élu, entérinant son autonomie administrative au même titre que les seize autres régions espagnoles.
Devant la débâcle économique, Tenerife cherche toujours des débouchés agricoles. On plante des mûriers pour stimuler l’élevage du ver à soie, encore pratiqué à la Palma. Une île si grande ne peut vivre d’une activité aussi artisanale. On pense alors à la cochenille, que l’on vient d’importer du Mexique. La culture des figuiers, dont les larves se nourrissent, provoque la disparition des pins, des pieds de vigne et des plantations de canne à sucre. Lors de la découverte des teintures chimiques, à la fin du XIXe siècle, personne ne regrette l’abandon de la cochenille, considérée comme un fléau. Seules Lanzarote et Fuerteventura en poursuivent l’élevage.
Introduite au milieu du XIXe siècle, la banane constitue une sorte de planche de salut pour l’agriculture de l’archipel. Les premières exportations ont lieu dès 1880. Produite à Tenerife, à La Palma et à la Grande Canarie, Elle envahit le marché mondial jusqu’en 1914, date à laquelle la chute dramatique des prix entraîne un grave recul économique et par conséquent une nouvelle vague d’émigration.
L’essor du tourisme
Au XIXe siècle, l’archipel était surtout fréquenté par l’élite britannique et les croisiéristes qui faisaient escale à Las Palmas. L’engouement pour les Canaries remonte à la fin des années 1950. La Grande Canarie est la première à se lancer dans l’aventure, suivi par Tenerife, qui ouvre un aéroport international en 1959. Initialement confiné à quelques sites comme Puerto de la Cruz, à Tenerife, le tourisme ne cesse de s’étendre avec la démocratisation du transport aérien. Des villes nouvelles entièrement créées pour les estivants sont construites dans le sud de la Grande Canarie (Maspalomas-Playa del Inglès) et de Tenerife (Playa de Las Américas-Los Cristianos), ainsi qu’à Lanzarote (Puerto del Carmen) et à Fuerteventura (Playa Jandìa et Corralejo). Du fait de l’exiguïté de leurs plages de sable noir, les îles de La Palma, El Hierro et La Gomera restent en retrait. De quelques milliers dans les années 1950, le nombre de touristes affluant dans l’archipel passe en moins de vingt ans à plus de 2 millions.
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