Le creuset canarien
Assez vite, les Guanches ont disparus ou se sont fondus dans le creuset canarien. Dans les petites îles et dans l’intérieur montagneux des plus grandes, ils furent parqués dans des enclaves où ils menèrent à peu près la même vie que leurs ancêtres. Mais l’Inquisition (enparticilier au XVIIIème siècle, alors que l’Empire espagnol se repliait sur lui-même) imposa, peu à peu, le christianisme à ces communautés qui perdirent leur originalité.
Comment reconnaître, aujourd’hui, les descendants des premiers insulaires ? Le problème est complexe, car il y avait deux types de Guanches : à Fuerteventura (comme à Lanzarote), ils étaient de haute stature, souvent blonds et rappelaient les Berbères.
Certaines de leurs coutumes se sont toutefois maintenues, comme les arts martiaux traditionnels, le juego del palo (combat au bâton) ou la lucha canaria (lutte canarienne), d’autres se sont adaptées. Quand les coutumes guanches n’ont pas été christianisées, elles ont subi les foudres de l’Eglise.
S les Guanches ont disparu, c’est le plus souvent parce-qu’ils se sont mélangés, par mariage, avec les premiers colons. Les premiers colonisateurs furent des français, mais ils ne formaient, même au début, qu’une infime minorité. Les colons étaient en majorité des espagnols venus des régions méridionales, l’Estrémadure et l’Andalousie. Des marchands portugais, italiens et même anglais leur succédèrent. L’un des plus connus, Thomas Nichols, qui écrivit le premier livre en anglais sur les Canaries, y débarque pour échanger des tissus contre du vin et du sucre. Un inextricable métissage souda progressivement la société canarienne.
Caricature en voie d’extinction
La caricature du paysan canarien est un sympathique personnage, baptisé Cho’Juàa, qui fit son apparition, en 1944, dans le journal Diario de Las Palmas. On le reconnaît à son gros ventre, conséquence d’un excès de sucre, de rhum et de tapas, qui déborde d’un pantalon avachi. Autour de sa taille s’enroule une ceinture de flanelle où dépasse son naife, le couteau national. Il porte des bottines, les closas, trop grandes de plusieurs pointures, et un chapeau noir. Sur une chemise lui bridant l’estomac, il arbore un veston déboutonné. Une cigarette pend à sa lèvre, sous son épaisse moustache, sauf les dimanches et les fêtes où elle est remplacée par un cigare.
Cho’Juàa n’est ni pauvre ni avare, il est prudent. Dans ses affaires, il est secondé et encouragé par Camildita, son épouse, querelleuse mais perspicace. Cho’Juàa est toujours prêt à faire une bonne affaire et à boire un coup. Mais les canariens qui ont inspiré le personnage se rencontrent de moins en moins, sauf dans les petites îles et certains villages.
La convivialité
Les canarios ont en effet changé avec le boom touristique, et les paysans ressemblent de plus en plus aux citadins. Ils ne viennent qu’épisodiquement en ville, à Las Palmas, mais ce n’est pas là qu’ils donnent libre cours à leur goût pour le marchandage, l’une des bases de la convivialité traditionnelle.
Dans les villes, le « marché des veaux à cinq pattes », où on abusait gentiment de l’acheteur, n’existe plus. Les campesinos qui ont conservé l’art du marchandage fixent les prix de départ qui varient selon l’acheteur : le double de la valeur pour un allemand, 50% de plus pour un anglais, un prix normal pour un canario, n’importe quel prix pour un Godo. En revanche, encore en minorité, sont très appréciés, surtout s’ils parlent un peu l’espagnol.
Summum de la convivialité, une invitation à « tomar una copa » (prendre un verre) signifie en réalité qu’il faudra en consommer plusieurs, jusqu’à ce que les langues se délient, que la timidité s’évanouisse et que les gorges soient bien arrosées. Et si la conversation tombe, les canariens commandent les arranques (« le dernier pour la route »). Pour accompagner les vins et les alcools, on consomme des tapas : ce sont des papas arrugadas (pommes de terre salées), des gambas al ajillo (crevettes frites à l’huile et à l’ail), des olives, etc., qu’on consomme avant les repas, dans les cafés, en pleine journée, ou dans les bars, la nuit.
Les tapas sont systématiquement servies avec une boisson (elles sont alors comprises dans le pri et apportés en petites quantités). Ils accompagnent un verre de vino, un zumo de naranja (jus d’orange pressée) ou une bière (una caña signifie une petite bière pression – 25cl-, una jarra une grande pression – 50cl- et una cerveza une bière en bouteille). Dans d’autres bars, il faut commander des tapas en plus de la boisson. Les tapas peuvent faire un vrai repas. Enfin, il est également possible de prendre, avec l’alcool, un bocata (diminutif de bocadillo, sandwich).
On boit aussi beaucoup de café. Il ya le café noir serré type expresso (café solo), le café noisette (café cortado) et le café crème (café con leche).
La religion
Même les moins pratiquants des Canariens se rendent à l’église plusieurs fois l’an, à l’occasion des baptêmes, des communions, des mariages ou des obsèques. Comme en métropole, la religion officielle – le catholicisme – est très pratiquée, sur cette marche de l’Europe, face au continent africain et à l’islam. Mais, comme partout en Europe, la société s’est laïcisée et libérée, quoi qu’il soit très mal vu d’entrer dans les églises en tee-shirt et en maillot de bain.
L’identité locale : « lo nuestro »
Qu’est-ce-qui différencie les Canariens des autres espagnols ? La réponse se trouve peut-être dans l’expression « lo nuestro » (littéralement « le nôtre ». Lo nuestro est en fait un sentiment difficile à définir. C’est un curieux mélange de la picaresca espagnole et du « réalisme magique » sud-américain : les canarios ont parfois tendance à exagérer la réalité, à lui donner une dimension épique – une manière poétique de voir les choses qui a son charme.
Lo nuestro, cela peut être aussi des choses simples comme le gofio et le lait du petit déjeuner. C’est le mépris pour la corrida, la passion pour les combats de coqs et de chiens (interdits), la lutte canarienne, la musique locale, le « rhum des Canaries » (Ron miel, rhum doux issu du mélange de rhum et de miel).
C’est l’impression d’être différent, non seulement des Godos, mais aussi des Canarios du reste de l’archipel (car chaque île a son propre lo nuestro). C’est ce sentiment, purement canarien, qui veut que « Canarias no son Europa, somos africanos » (« les Canaries ne font pas partie de l’Europe, nous sommes africains »). Lo nuestro, enfin, c’est la croyance, même chez les îliens aux traits latins, aux noms espagnols, que leurs origines guanches les distinguent « irrémédiablement » des autres espagnols. Ce sentiment, un peu dangereux, a conduit dans les années 60 les nationalistes à essayer de créer une opposition entre les Canariens qui descendent des colons européens, et ceux dont les ascendants seraient guanches. Mais le lo nuestro, finalement, se justifie surtout par la distance qui sépare les îles de la métropole (et les îles entre elles).
Les îliens et la métropole
Les Canaries sont plus éloignées de Madrid que de Dakar. De Fuerteventura, on aperçoit le Maroc et il n'existe guère de différence entre le désert de Jandia, dans le sud de l'île, et le Sahara.
Les Godos et la Metropoli (ou Peninsula) n'inspirent pas seulement aux îliens qu'ils sont différents, mais aussi une certaine hostilité. La Metropoli - surtout lors des diverses périodes de récession que les Canaries ont connu au siècle dernier et sous Franco - a longtemps été considérée comme un obstacle au développement local en imposant aux autochtones des fonctionnaires indésirables. En 1936, l'envoi de Franco comme gouverneur militaire fut ressenti comme une sanction infligée par la capitale.
Aujourd'hui encore, même avec un gouvernement autonome, les îliens sont contrariés de voir que les Godos occupent de nombreux postes à responsabilité, et n'apprécient guère d'être contraints d'en référer au gouvernement central pour régler certains problèmes qu'ils considèrent comme mineurs. De surcroît, les bureaucrates madrilènes ont la réputation d'être méprisants à l'égard des Canaries, qu'ils traiteraient comme une colonie.
L'accent
La différence avec la métrople est perceptible dans la langue et, plus précisément, dans la prononciation.
Les Canariens ne prononcent pas le z comme les métroplitains, en un th dur, mais comme les sud-américains, en un s sifflé. Par ailleurs, les consonnes, surtout en Grande Canarie, sont si souvent élidées qu'on ne les prononce plus: un îlien dira "Lah Palmah", "Ma'palomah", "Santa Cru" au lieu de Las Palmas maspalomas et Santa Cruz, "Juàa" pour "Juan".
Enfin, les Canariens parlent si vite qu'ils sont difficiles à comprendre. Si on pratique le castillan (castellano), les canariens adoptent généralement deux attitudes: soit ils ne bronchent pas et font semblant de ne pas comprendre, soit ils tentent de "corriger" le touriste pour qu'il parle à leur manière. Leurs leçons, faites de manière très amicale, ne portent pas seulement sur la prononciation, mais aussi sur le vocabulaire, qui diffère également.
Le vocabulaire
Des mots comme baifo (chevreau) sont purement canariens et proviennent du guanche. D'autres, tels naife, choni, canbullonero, viennent du vocabulaire technique anglais: naife désigne le couteau (knife), choni un étranger (déformation du prénom Johnny) et canbullonero (de l'expression anglaise "can buy now", littéralement "on peut acheter maintenant") est un trafiquant d'objets volés ou achetés en contrebande aux marins.
Dans certains endroits, on appelle un gâteau un queque (cake) et un passager un yora (du nom de la compagnie de navigation Yeoward Line Ship, qui a amené les premiers toursites).
Mais, sans doute, la tournure syntaxique la plus typiquement canarienne (et argentine, par ailleurs) est-elle l'emploi de ustedes, forme plurielle de "vous" utilisée au lieu du terme espagnol de vosotros. En Espagne continentale, ustedes ne s'emploie en effet que vis-à-vis de deux ou plusieurs personnes à qui l'on n'a pas été présenté ou qui occupent un rang social élévé. En revanche, aux Canaries, on l'emploie entre amis ou en famille, alors que vosotros est non seulement peu utilisé mais peut-être, à la limite, insultant.