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  Administration et économie
 




Sept îles peuplées d’à peine 2 millions d’habitants voient affluer chaque année 9 à 10 millions de visiteurs, des Européens dans leur immense majorité… Un record qui n’empêche pas les Canaries de se tourner vers d’autres horizons et de préserver leur identité.

Une province espagnole autonome :
 
A l’instar des autres provinces espagnoles, les Canaries sont autonomes depuis 1982. Pour ménager certaines susceptibilités et des rivalités ancestrales, le gouvernement, élu pour 4 ans, siège alternativement dans les capitales de Tenerife et de la Grande Canarie, Santa Cruz de Tenerife et Las Palmas de Gran Canaria. Dans le même esprit, les grandes institutions publiques et politiques sont réparties entre les deux capitales, voire parfois dédoublées. La spécificité des autres îles n’a pas non plus été oubliée : chaque cabildo (conseil municipal insulaire) jouit en effet d’une certaine autonomie dans les domaines de la santé, de la voirie et de l’alimentation d’eau.
La loi organique de 1996 accorde plus d’autonomie à l’archipel. Elle renforce le pouvoir des cabildos, effet de la décentralisation de l’administration autonome et du transfert de compétences aux organismes insulaires. Les inégalités entre les îles ont pu ainsi être atténuées.
Aujourd’hui, l’heure est à de nouvelles réformes du statut d’autonomie. La CC (Coaliciòn Canaria), qui détient plus du tiers des sièges au Parlement canarien, souhaite que Madrid prenne mieux en compte la singularité de l’archipel et son insularité. Elle réclame, en particulier, la gestion directe des ports et des aéroports, ainsi que le contrôle de l’espace aérien et des eaux territoriales.
Plus généralement, beaucoup de Canariens attendent une meilleure reconnaissance de leur identité, et pourquoi pas celle d’une nation canarienne, peuplée de citoyens qui auraient le « devoir de déterminer leur futur en tant que peuple », selon les termes d’un projet approuvé par la Catalogne en octobre 2005. La possibilité de dissoudre le Parlement autonome constituerait un grand pas en avant vers l’autodétermination.
Un discours nationaliste tempéré prévaut donc aux Canaries. Seule une petite minorité refuse la politique de petits pas et réclame l’indépendance, à commencer par les membres du CNC (Congrès National Canarien) ou du MPAIAC, lequel a abandonné toute action violente depuis le début des années 1980. Les indépendantistes entendent renouer avec les passé aborigène et les racines berbères de Taknara, nom des Canaries en langue guanche. Ils souhaitent mettre un terme au colonialisme espagnol qui militarise l’archipel et détourne les ressources du tourisme à son profit.
 
« Un pont jeté entre trois continents »
 
Lors de l’adhésion de l’Espagne à la Communauté européenne en 1986, les autonomistes canariens se sont inquiétés du risque de se fondre dans un moule qui ne correspondrait pas à la réalité de l’archipel. Ils craignaient entre autres de perdre leur statut de zone franche, ce qui aurait ruiné le commerce insulaire, dont la spécificité est de jouer un rôle de plate-forme entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud. La création d’une « zone spéciale des îles canariennes » (ZEC) et l’adoption du plan Poséican, qui prend en compte les problèmes d’insularité et d’éloignement des Canaries, ont calmé les esprits. Selon ces accords, l’archipel continue de jouir de son statut particulier. Mieux encore, la zone de fiscalité réduite de la ZEC, prorogeable au-delà de son terme prévu en 2008, doit promouvoir le développement économique et social des îles. Les productions canariennes et les courants commerciaux traditionnels vers l’Afrique et l’Amérique du Sud seront maintenus.
 
De l’agriculture au tourisme :

Les Canaries ont bâti leur richesse sur l’agriculture. Aujourd’hui, les productions traditionnelles (canne à sucre, tabac, cochenille et vin) relèvent de l’activité artisanale. La petite banane canarienne ne peut concurrencer son homologue sud-américaine, aux coûts de production imbattables. En fait, les plantations survivent grâce aux subventions de la métropole qui achète la quasi-totalité des 400 000 tonnes produite chaque année à la Grande Canarie, à Tenerife ou à La Palma. Les Etats-Unis ont longtemps accusé l’Union Européenne (La France et L’Espagne) d’entrave au libre-échange, déclenchant la fameuse « guerre de la banane » et ses sanctions financières.

Après une trêve conclue en 2001, un accord en forme de cessez-le-feu a finalement été trouvé en 2005, au grand dam des pays africains comme la Côte d’Ivoire, lâchés par les Européens sous la pression de l’OMC. Les agriculteurs canariens ont été encouragés à développer d’autres cultures. Sous les serres en plastiques poussent des tomates exportées vers la Hollande et l’Europe du Nord. On y trouve aussi des pommes de terre – les fameuses papas – acclimatées ici bien plus tôt qu’en Europe, des légumes et des fruits exotiques, ainsi que des plantes d’ornement, produits plus rentables et moins sujets aux variations de cours. Dans le même sens, les années 2000 enregistrent un bond significatif de la production de vin dans la province de Tenerife. Des agriculteurs n’ont cependant pas pu ou pas voulu négocier le virage, préférant abandonner leurs terres. Ainsi, les surfaces cultivables ont baissé de 20% durant les dernières années. Ce déclin est confirmé par les chiffres : le secteur primaire n’occupe plus qu’une infirme minorité d’actifs (env. 4,5%), alors qu’il employait près d’un Canarien sur cinq au début des années 1980. La production de denrées alimentaires couvre un quart des besoins ; le secteur de la pêche n’est pas mieux loti, confronté à la diminution des quotas ; la viande, le lait ou les céréales doivent également être « importés » de la péninsule ou de l’étranger.

Les paysages des Canaries sont peu industriels, à l’exception des environs de Santa Cruz de Tenerife où se trouve une grande raffinerie de pétrole, la deuxième d’Espagne en importance, et de Las Palmas de Gran Canaria. L’industrie n’est pas inexistante puisqu’elle occupe environ 5% des actifs. Toutefois, elle est constituée de petites usines agroalimentaires, de conserveries de poisson ou d’usines d’engrais.

Quant au bâtiment, il a connu son heure de gloire dans les années 1970 et 1980, lorsqu’il a fallu édifier de nouvelles résidences de vacances sur le littoral. Après s’être un temps stabilisé, il est de nouveau en plein essor (15% des actifs). La relance de la construction a eu le mérite de résorber un chômage qui frappait plus de 35% des actifs au milieu des années 1990.
 
 L’« or bleu des Canaries »

En peu de temps, le tourisme est devenu le principal secteur économique, loin devant l’agriculture. Ce secteur emploie les 2/3 de la population active et représente 50% de son PIB. Les 9 à 10 millions de touristes étrangers qui viennent chaque année séjourner une dizaine de jours aux Canaries plébiscite Tenerife (3,582 millions de visiteurs en 2003). La Grande Canarie en séduit environ 2,9 millions. Lanzarote et Fuerteventura accueillent respectivement 1,85 et 1,41 million de vacanciers par an, chiffres en progression de 5 à 10% depuis le nouveau siècle. Le chiffre à La Palma s’est stabilisé autour de 120 à 130 000 visiteurs par an ; l’allongement de la piste de l’aéroport en 2005 va sans doute induire une plus grande fréquentation de l’île. Souffrant d’un manque de plages et d’infrastructures hôtelières, La Gomera et El Hierro apparaissent presque oubliées en comparaison.

La pleine saison touristique s’étend d’octobre à mars, quand l’archipel attire chaque mois 800 000 et 900 000 visiteurs. Aux Anglais, Allemands et Scandinaves succèdent pendant l’été les Espagnols du continent. Les Anglais séjournent dans le sud de Tenerife, à la Grande Canarie et à Lanzarote. Les Allemands passent leurs vacances dans le nord de Tenerife et dans le sud de la Grande Canarie, mais ils apprécient aussi La Palma, Lanzarote et surtout Fuerteventura, où ils sont plus nombreux que les Anglais. Les Français plébiscitent Tenerife.

Le tourisme, pas plus que l’ensemble du secteur tertiaire, ne parvient pas à endiguer le chômage qui frappe 11,9% des actifs (10,8% en Espagne au cours de la même année 2004). Autre revers de la médaille, il a non seulement enlaidi les paysages côtiers dans le sud de Tenerife ou à la Grande Canarie, mais a entraîné une hausse du coût de la vie. Par exemple, il est impossible à un ouvrier agricole de prendre un verre dans un bar de Maspalomas ou d’ailleurs : les tarifs sont les mêmes que ceux en vigueur à Munich ou à Stockholm !
 
L’identité canarienne :

La caricature du Canarien, c’est Cho’Juàa, sorte de personnage de bande dessinée. Il s’agit d’un petit bonhomme moustachu coiffé d’un feutre noir qui fume un vieux mégot (ou un cigare). Le costume est à l’avenant : chemise et veste déboutonnées à cause d’une bedaine proéminente, pantalon défraîchi, sans oublier l’inévitable couteau canarien. On le dit joyeux drille, économe, prudent, doté du sens des affaires et plutôt porté sur la boisson et sur la fête. Sa femme, Camildita, est une matronne quelque peu acariâtre qui ramène son époux dans le droit chemin et le sermonne lorsqu’il a trop bu…Inutile de dire que ce genre de stéréotype amuse et agace en même temps les Canariens. De toute façon, des personnages comme Cho’Juàa ne se rencontrent plus, même quand on s’enfonce dans l’arrière pays de Tenerife ou dans les contrées les plus reculées de Fuerteventura.

Aujourd’hui, l’archétype du paysan canarien a vécu – tourisme oblige. Il s’est assimilé au citadin… que rien ne distingue de l’Espagnol de la »métropole ». Seul l’accent permet de le différencier d’un Godo, un « Goth », à savoir un métropolitain. La langue de Cervantès est parlée ici avec des intonations adoucies qui ne sont pas sans rappeler celles en usage à Cuba ou au Venezuela.


L’âme canarienne, l’archipel avant tout

Même s’ils détestent la corrida, les habitants de l’archipel font à certains égards penser aux Andalous, dont beaucoup d’entre eux sont les descendants. Ils partagent avec les habitants du sud de l’Espagne le même sens de la convivialité, le même goût des tapas, que l’on mange entre hommes au comptoir accompagnées d’un verre de vino blanco, ainsi qu’une pratique fervente du catholicisme. Pourtant, sous peine de le vexer, il ne faut jamais dire à un insulaire qu’il est semblable à un espagnol de la métropole. Le seul véritable trait commun des Canariens est en effet un sentiment de différence, lié à leur attachement à l’archipel et, plus précisément, à « leur » île.

Cette spécificité se retrouve dans une expression courante ici, lo nuestro qui signifie « le nôtre ». Ce nuestro, c’est tout ce qui caractérise les Canaries, du passé guanche aux liens privilégié avec l’Amérique du Sud en passant par des choses en apparence plus anecdotiques : traditions culinaires (gofio et papas, rhum et cigares locaux), passion pour la lutte canarienne, goût latino-américain pour le déguisement à l’occasion du carnaval… L’originalité du caractère canarien est donc liée à l’histoire et à la situation géographique de l’archipel, entre Europe, Afrique et Amérique du Sud. Les chants traditionnels que l’on peut entendre lors des romerìas, où se mélangent mélopées extatiques nord-africaines, tristesse andalouse, saudade portugaise et mouvements chaloupés à la cubaine, constituent peut-être la meilleure expression de l’âme canarienne. L’insularité, alliée à une mesure du temps différente de celle du continent, explique aussi un dernier trait typique : une propension à ne rien brusquer, à jouir de la vie, à discuter de tout et de rien…

Une terre de migrations 
:

Décrire, même de manière grossière , l’habitant des Canaries est chose d’autant plus malaisée qu’une partie importante de la population est constituée d’étrangers ou d’émigrés de retour du Venezuela, de Cuba ou d’Amérique du Nord.

Parmi les étrangers, les Britanniques ont été les premiers à appréhender les saveurs de l’archipel et à s’y installer. Ils ont pris en main le commerce du vin dès le XVIIe siècle, se sont ensuite orientés vers la production de bananes et de pommes de terre, pour finalement s’emparer du négoce du charbon, destiné à l’approvisionnement des bateaux à vapeur. Aujourd’hui, ils sont environ 30 000 et se sont parfaitement intégrés. Les Allemands sont encore plus nombreux, bien qu’ils soient arrivés plus récemment. Comme les Britanniques, ils
ont acheté une maison ou un appartement, ou se sont convertis dans l’hôtellerie et la restauration. A La Palma, ils ont beaucoup contribué au renouveau de l’artisanat. Après avoir rénové une maison traditionnelle, ils fabriquent du pain, du fromage ou toutes sortes d’objets qu’ils vendent au marché de Villa de Mazo, aux côtés des paysans canariens. Tout simplement attirés par la douceur du climat, beaucoup d’étrangers viennent couler ici une retraite paisible. Le phénomène explique l’essor de la multipropriété, qui fait aussi de nombreux adeptes dans les rangs espagnols.

Des Indiens, des Japonais, des Coréens et plus récemment des Africains se sont installés à Tenerife et à la Grande Canarie. La plupart sont employés dans la restauration et dans la pêche, une important flotte étant basée au port de Las Palmas. Les Indiens et les Pakistanais sont nombreux dans la métropole de la Grande Canarie, ainsi qu’à Santa Cruz de Tenerife et Arrecife, la capitale de Lanzarote. Les plus entreprenants d’entre eux ont ouvert une boutique de produits détaxés à l’intention des espagnols de la péninsule et des touristes étrangers. C’est alors la guerre des prix, lutte dont profite bien sûr le client avisé.

Les émigrés ont commencé à revenir au pays à partir des années 1970, si bien qu’aujourd’hui le solde migratoire s’est inversé. Malgré un faible taux de fécondité, la population canarienne augmente à nouveau. De retour dans l’archipel, les expatriés ont ouvert des commerces ou des cafés ; les enseignes de ces établissements rappellent le passé de leur propriétaire.
 
Cela dit, tous ne sont pas rentrés, et ici chaque famille à un ou plusieurs parents à Cuba ou au Venezuela. Dans ce pays, les canariens sont tellement nombreux (environ 400 000), qu’ils l’appellent parfois la « huitième île ». Assurément, les dirigeants actuels du gouvernement autonome n’ont pas tort de vouloir préserver les liens de l’archipel avec l’Amérique du Sud.
 
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